23.02.2011
Chapitre un de "Quatrième astre ou étoile filante.
- Dring ! Dring ! Dring !
Je décroche le téléphone.
- Oui ?
Depuis que Laurence, mon épouse, m’a fait sagement remarqué que l’affirmation au téléphone était moins impersonnelle que le banal « allo », j’applique à la lettre ses recommandations. Autrement elle grimace. J’ai horreur de cela. Nous ne sommes pas des singes tout de même !
- Bonjour Thierry, c’est Joëlle. Comment vas-tu ?
Depuis un certain temps ma marche s’est sérieusement limitée. Néanmoins, certaines personnes ont l’intelligence de dissocier mes jambes de ma tête et de mon cœur, et Joëlle en fait partie.
Elle a cinquante ans. Elle est professeur des écoles et directrice de son établissement. Son instruction et surtout sa notion de savoir différencier l’handicap de l’idiotie me fait oublier que j’ai une maladie incurable.
- Ca va et toi ?
- Ben…Ca pourrait aller mieux. Je ne me sens pas le droit de me plaindre par rapport à toi mais quand même… Au bout de dix ans de séparation, mon ex-mari a demandé le divorce. A cause de cela des tas de problèmes se découvrent.
- Je comprends. Ton ex est comme les voitures diésel : il est long au démarrage mais après rien ne l’arrête. Tes problèmes sont de quel ordre ?
- De tous les ordres. Il n’a même pas pris la peine de me téléphoner : nous avons vécu près de dix ans ensemble et il m’envoie un courrier administratif comme si j’étais une inconnue. J’ai peur de perdre la maison dans laquelle je vis mais qui nous appartient à tous les deux. Il a soi-disant besoin de divorcer pour payer moins d’impôts car il est maintenant à la retraite.
Je lève les yeux au plafond, je me rends bien compte au son de sa voix que mon amie a le cœur complètement déchiré. Quelle absurdité ces relations humaines qui se dissolvent. Non seulement elles se soldent par des SOS du cœur parce qu’il y a naufrage du bâtiment amoureux, mais encore, juste au moment où les navigateurs refont surface parce que l’oubli a maintenu les souvenirs au fond du temps, l’un des deux ou les deux raniment la mémoire sous prétexte que tout n’est pas réglé. Que doit-on en déduire ? Existe-t-il des tempêtes du cœur que l’on pourrait comparer à celle de la nature ? Ou s’agit-il d’une situation inéluctable que de devoir toujours souffrir quand l’amour déserte le foyer conjugal ? Je ne sais pas. Mais je sens que Joëlle me lance un cri d’alarme, jette une bouteille à la mer que je m’empresse de saisir. Logique après tout : les animaux ne réagissent-ils pas de la même manière quand un des leur est blessé ?
Je me souviens de ma regrettée grand-mère. Elle allait dans le garage, au rez-de-chaussée de la maison familiale, se vider les yeux juste après le décès de mon grand-père, son mari chéri. Notre chien, un basset croisé avec un berger allemand, autant dire un bâtard astucieux, allait la rejoindre. Il posait son museau sur ses genoux en l’implorant de son regard compatissant pour lui dire « je suis là, je te comprends… ».
C’est exactement ce que je fais avec Joëlle. Au museau et au regard, les oreilles et la bouche se substituent. Nous discutons pendant des heures. Bien avant que le téléphone gémisse, Laurence s’était enfermée dans la chambre pour écouter de la musique. Une fuite ? Un moyen d’oublier qu’elle a demandé en mariage un handicapé ? Ou je ne sais quoi d’autre ? De plus en plus je ressens son indifférence. De plus en plus elle m’évite. De plus en plus j’éprouve une certaine solitude sentimentale qui taraude mon cœur et accentue les difficultés de la maladie. Est-ce si difficile que cela d’aimer ? Je ne crois pas. Mais les autres me font douter. C’est peut-être pour cette raison aussi que j’écris.
A nouveau Mamie revient hanter ma mémoire. Je la vois comme si elle était tout près de moi. Elle me chuchote à l’oreille que chaque problème a sa solution. Et je plisse les lèvres comme si un ange avait atterri devant moi.
J’abandonne le combiné quand la voix de Joëlle est redevenue plus claire ; je ne me leurre pas, je l’ai juste rassurée. Je l’ai aidée à se dépouiller de ses émotions en l’enveloppant de ma chaleur et de mon réconfort, mais le plus dur reste à venir. Il est tellement essentiel parfois d’accomplir des tâches simples qui apparaissent si compliquées à certains comme partager ses chaudes émotions, ses sensations de bonheur. Malgré mes problèmes personnels, je sens la joie monter jusqu’à mon cœur quand je ballade les yeux autour de moi, sur les murs blancs de notre séjour : sur l’un, je vois un cadre abritant une de mes poésies, sur celui d’en face est accroché un grand portrait de Laurence et de moi qui me rappelle de chauds souvenirs… Le troisième est occupé par une porte fenêtre qui baigne de lumière la grande salle et un buffet bas sur lequel les trophées de pétanque d’un ancien champion me renvoient en même temps que le reflet de mon visage l’image du jeune homme valide que j’étais. Juste en face la télévision est surmontée d’un petit portrait d’une grande dame, Mamie, qui me dévisage. Que je l’aime ! Avec elle je ne serais jamais seul. Et c’est vrai, tous ces témoins d’une vie autrefois heureuse suscitent en moi un réel sentiment de bonheur que la condition actuelle m’empêche de vraiment communiquer. Mais bien sûr, à cause de mon incurable maladie je suis en proie à des émotions contradictoires. Je souris encore. Sourire jaune de ceux qui n’ont d’autres choix que d’ironiser à propos de leur situation. J’attrape l’unique appui que j’ai en ce moment près de moi : mes béquilles.
Il y a des émotions silencieuses qui font plus de bruit que de la vaisselle cassée. Certainement aussi plus de dégâts. Avant de rejoindre mon bureau, mon regard se rive encore une fois sur la photo de Mamie. Elle est troublante. Désarmante. Si expressive dans le regard. Mes émotions silencieuses se mélangent à celles que me procure son image sans voix. Et je recolle les morceaux de mon cœur brisé.
Incliné sur la feuille blanche posée sur mon bureau, les yeux humides, je me prépare à rédiger une missive destinée à Myriam, encore une jeune femme en instance de divorce dont l’existence m’a été révélée par la rubrique de « La main tendue » du magasine « Femme actuelle » dont les mots tintent comme un son de cloche dans mon esprit. A l’idée d’entamer avec elle une relation épistolaire, mon cœur s’étire, se tord, s’insurge et s’exprime sur la feuille. Myriam a trente et un an. Je ne la connais pas encore mais je sens qu’elle a la même sensibilité que moi. Sa souffrance est tenace, bruyante aussi. Elle résonne en moi comme le grondement d’un tambour. Pourquoi la douleur d’aimer grogne-t-elle aussi fort ? N’existe-t-il donc des muselières que pour les animaux ? De ma plume j’essaie de dompter cette souffrance qui me saute aux yeux et m’arrache le cœur.
Myriam a le cœur d’un ange. Son futur-ex mari était son premier amour. Pendant des années elle est devenue sa servante disciplinée, recroquevillée dans son amertume, dans son chagrin. Je l’imagine repliée dans son coin pendant qu’il l’agresse verbalement. Des mots forts qui grincent, qui pincent les oreilles et qui l’enferment dans la prison de son foyer, dans le cachot de sa peur. Le drame s’écrit seul quand les personnages ont le défaut de l’incompréhension. Myriam me fait penser à ces princesses du moyen âge qui n’avaient d’autre façon de vivre que de se soumettre à leur maître. Mais, bien que nous soyons au vingt et unième siècle la difficulté d’aimer reste la même.
Avant de signer mon courrier, je regarde la photo prise le jour de mon mariage où je pose entre ma mère et ma grand-mère. Je termine ma missive par « je te comprends bien plus que tu ne l’imagines ». J’entends toujours la musique que Laurence fait hurler. Je m’applique à ne pas la déranger pour éviter toutes sortes de cataclysme humain, de survoltage de ses humeurs. Je ferme la porte de l’entrée derrière moi pour poster le courrier. Je le tiens délicatement comme si j’avais entre les mains le sort de toute une vie.
Dehors, les voitures roulent à toute vitesse, les gens se bousculent, courent comme pour rattraper un bus manqué. Je les observe comme si, assis sur mon fauteuil roulant, j’étais installé devant un écran de cinéma. L’œil attentif mais le corps détaché de l’action, je manœuvre au ralenti. Ma vitesse de croisière, plus lente, s’adapte au souffle de la maladie comme le voilier navigue selon la force du vent. J’arrive devant la poste tranquillement mais sûrement. Le sourire aux lèvres, je dépose un baiser sur l’enveloppe avant de la glisser dans la boîte aux lettres.
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Chapitre un des "trois astres"
CE SACRE POINT D’INTERROGATION : UNE DOULEUR INEXPLICABLE
La nuit s’étirait lentement derrière mes volets assoupis. La ville dormait, mon amie aussi. Mon réveil criait 4 heures. L’heure de la fraîcheur matinale qui me tirait de mon lit pour me préparer à aller au travail. Mon cœur débordait de joie.
Depuis une semaine, j’avais emménagé avec Laurence dans mon premier appartement. Il n’y avait guère d’espace mais ce n’était qu’un début, nous avions des ambitions et des rêves plein la tête. Matin bonheur ? Matin surprise ! Les aurores ne sont jamais identiques.
Face au miroir, le rasoir glissait sur mon visage avec une infinie délicatesse. La glace me renvoyait le visage d’un jeune homme heureux. Heureux des choses simples de l’existence et de sa vie de couple. Tout suivrait son cours normal aujourd’hui comme à l’habitude. La jeunesse ne se dessèche pas. Les amis non plus. Du moins c’est ce que je croyais ...
5 heures : la prise de poste de mon emploi, je contrôlais les entrées dans un complexe chimique.
13 heures : le déjeuner qui se poursuit par une sieste bien méritée. 16 heures : repos terminé. Retour de mon amie, secrétaire dans une modeste entreprise. Emploi du temps réglé à la seconde près, se rayant parfois pour un détail que l’on n’avait pas envisagé.
Soudain, une légère douleur tira dans mon dos. Mon reflet dans la glace se crispa : une stupide pointe me piquait les reins comme si un joueur de fléchettes s’en était servi de cible. Je continuais ma toilette sans trop d’inquiétude. « Cela s’arrêterait sans doute à un moment ou à un autre. C’était sûrement un faux mouvement » me disais-je. Quand je refermai la porte Laurence dormait encore. Elle commençait à travailler à huit heure. Je veillais à ne pas la réveiller.
Jour après jour, la douleur persistait. Dans les instants précieux de nos conversations, entre le dessert et le café par exemple, je tentais de l’exorciser en la confiant à Laurence ; « mais qui n’a pas eu ce genre de petit incident ? » me disait-elle.
Pendant près de cinq jours, j’ai vécu ainsi, espérant qu’elle disparaisse telle qu’elle était apparue, par hasard. Mais le hasard ne distribue pas forcément les bonnes cartes !
Le sixième jour, en plein milieu de mon travail, je sentis mon visage pâlir. Ma tête tournait comme une toupie. Mes jambes commençaient à flageoler. Je sentais le sol se dérober sous mes pieds. Ma vision se voilait.
Les gens continuaient de s’agiter autour de moi. Un monde en effervescence qui m’échappait. J’avais terriblement peur de tomber pareil aux feuilles mortes de cette saison d’automne. Je ne voulais pas afficher mon trouble devant mes copains de travail. Profitant d’une légère accalmie, je me suis précipité à l’intérieur des bureaux pour m’asseoir rapidement. Le poste de garde était également un secrétariat. Je devinais que mon visage à moitié trempé et livide reprenait des couleurs. J’étais tranquillisé. J’avais échappé à l’évanouissement. Quel soulagement pour moi !
Je temporisais encore, classant cette indisposition sur le compte d’une fortuite baisse de tension. J’ai souvent rangé de côté ce qui me dérangeait. Solution facile mais certainement pas la meilleure ! Elle ne résolvait pas mon problème.
Le lendemain, après une visite à priori ordinaire chez mon docteur, j’ai appris mon hospitalisation pour un bilan général. Je ne réalisais pas encore vraiment. La sensation d’un grand gagnant du loto mais en sens inverse ! Je me laissais flotter comme le fataliste que j’étais à l’époque, un marin sur un paquebot sans leviers de commande. L’amoureux de littérature que j’étais, percevait sa situation comme un point d’interrogation au bout d’un passage du livre de sa vie.
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Préface " Quatrième astre ou étoile filante"...
Après mon ouvrage « les trois astres », le témoignage dans lequel je vous ai livré ma vie depuis que j’ai la sclérose en plaques, une insidieuse maladie, je voudrais ajouter un quatrième astre. Un quatrième astre ou…une étoile filante ! Libre à vous de le définir.
Féru de littérature, j’avais comparé les aléas que me procure la maladie à la ponctuation de la grammaire française : le point quand tout s’arrête subitement, la virgule qui symbolise la continuité, le point d’exclamation pour les surprises, le point d’interrogation pour les questions et les doutes, etc…
Et si le proverbe dit qu’il n’y a jamais deux sans trois, pour moi il n’y a pas trois sans quatre.
Un jour, je me suis tourné vers les cieux pour apercevoir mes « fameux trois astres » qui sont le symbole des points de suspension, eux-mêmes image de l’espoir. J’avais froid dans le dos mais c’était normal car c’était l’hiver. Un hiver peu ordinaire pour le Sud avec le jardin blanc de neige. Un hiver peu ordinaire aussi puisque j’ai réussi à voir mon quatrième astre. Tout est possible dans la vie : je n’avais jamais compté un seul instant sur sa présence et pourtant il était bien là. Noël s’annonçait et j’étais stupéfait. Devant mes yeux sous le blanc manteau les fleurs du jardin s’illuminaient et se déguisaient en sapin enguirlandé. Décidément, mon imagination débordait. C’était l’inondation du début de la démence ! Mais non ! Ce n’était pas mon imagination. Plutôt une terrible envie de sentir ma vie changer à nouveau, un besoin d’entendre des battements sourds dans mon cœur qui appellent le bonheur de toutes forces. Un peu comme dans les films à grand public, quand le personnage principal nous fait pleurer tant ses douleurs sont cruelles et que, d’un coup de baguette magique une femme sublime au cœur incroyablement merveilleux va le consoler et essuyer ses larmes. C’est magique. Pourquoi cela n’existerait-il pas dans la vie réelle si on peut l’exprimer devant un écran ?
Pourquoi le charme (charme parce que jamais monotone) de la ponctuation avec ses virgules, ses points d’exclamations et d’interrogations, ses guillemets et ses points ne nous réserveraient-ils pas encore plus d’enchantement dans l’existence si nous prenions le temps de voir la féerie à défaut de l’imaginer ? Je délire peut-être encore. Quoique !
Suivez-moi dans les méandres de mon existence, dans le fabuleux labyrinthe qu’est la réalité de la vie. Vous m’accompagnerez alors à la sortie et vous verrez sans doute ce bonheur que tout le monde quête.
En tous cas, il est certain que vous découvrirez « le quatrième astre ». Il n’est pas exactement celui que j’ai imaginé dans le jardin en grelottant de froid. Ce n’était qu’une illusion ou un rêve. Un rêve ? Oui, je crois que c’est de cela qu’il s’agit s’il existe des rêves prémonitoires. Il n’est pas question que nous rentrions dans le paranormal avec cette chimère. Certains rêves ne sont que de simples souhaits. Ce souhait était si fort dans mon cœur que ma chère Mamie que j’aimais tant et que j’ai perdue le seize janvier 2000 l’a peut-être entendu. Elle l’a fait se réaliser.
Je vous assure que l’astre qui est à l’origine de ce livre est vraiment tout ce qu’il y a de plus normal et humain aussi. Mais est-ce que la lumière perdure ? N’est-elle qu’un passage chargé d’espoir pour s’éteindre inéluctablement au seuil de la réalité des gens dans ma condition ?
A notre époque, rien n’est gratuit. Surtout quand on marque la différence car elle dérange ou fait peur. Elle fait reculer comme ces grands feux dévastateurs qui ravagent les forêts. Pourtant, la différence ne brûle pas. Elle n’est pas dangereuse pour l’autre. J’en viens alors à me demander où est le véritable danger ? A quel prix doit-on gagner la considération d’autrui et atteindre un soupçon de bonheur ?
J’aimerais faire une pirouette avec ma vie puisque je ne peux plus avec mon corps pour vous livrer l’avalanche de mes émotions. Elles dégringolent comme la neige pour en faire de grosses boules. Certaines me rafraîchissent. D’autres m’étouffent car elles se solidifient pour me blesser.
Pourquoi donc les années écoulées ont-elles emporté, comme un grand raz de marée, le respect, la tolérance et la reconnaissance des autres. Pourquoi donc les évènements de l’existence sont-ils comme ces tempêtes en pleine montagne ? Et si nous tentions d’y apporter des réponses par l’intermédiaire de cette vie que je vous consacre ?
Si vous pensez que c’est sans intérêt, j’ajouterai que le vin se bonifie avec les années. Le mien n’a rien d’alcoolisé. Vous le dégusterez comme si c’était votre premier car rien ne se ressemble quand on porte en soi la maladie. La mienne s’appelle la sclérose en plaques. Vous en souvenez vous ? Elle est toujours d’actualité avec d’autres, bien sûr. Pourtant, elle crée des faits défiant la chronique car elle est instable comme beaucoup de gens que j’ai rencontrés. Sûrement parce que l’instabilité est une mode. Tout ce qui est d’actualité attire. Pourtant, ce n’est pas une condition sine qua non pour être intéressant. Il n’y a rien de plus désolant que de construire pendant des années et de voir tout s’écrouler en un instant. Ce que j’ai à vous raconter n’a strictement rien à voir avec la routine de l’existence.
Au milieu d’une tornade de sentiments, d’interrogations et de bouleversements, j’ai envie de demander : « dessine moi un bonheur ». Monsieur de Saint Exupéry serait sérieusement embarrassé.
10:34 Publié dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : témoignage, sclérose en plaques, thierry dumas, brault de bournonville, écrits, santé, romans

